Rappelons
que Savonarole n’intervient pas seulement dans le débat politique sur le plan «
théorique» à des fins d’éducation de la population, mais que ses sermons sont
des armes au service d’un combat politique. Pour cela, il reprend des arguments anciens mais dans un
cadre nouveau et ce pour deux raisons. Tout d'abord, il se passe des événements politiques dont Savonarole n'est d’ailleurs
pas, au départ, partie prenante
: le soulèvement de novembre 1494, qui couvait
depuis de nombreux
mois, fut mené par une partie
de l'oligarchie florentine et fut soutenu par la population, mettant fin à 60
ans de domination de la famille Medicis sur la cité du lys. Un nouveau régime
politique est à construire, et des divisions internes aux statuali, ce petit
cercle politique qui forme ce qu’on appelait à l’époque le reggimento, rendent
compliqué le processus d'accouchement de ce nouveau régime. En revanche, ce qui appartient en propre à Savonarole, c'est que, au
même moment, il mène une opération
de dissolution du reggimento. Les dirigeants
florentins se le représentaient comme un "cercle d'une rotondité parfaite" J'emprunte
ici la conclusion des analyses qu' Ilaria Taddei consacre à cette expression
que l'on doit au chroniqueur Giovanni Cavalcanti dans ses Istorie fiorentini.
Je la cite : " l'unité politique et sociale du groupe dirigeant était
invoqué comme une condition
indispensable pour garantir
le bien, l'honneur
et la liberté de la
République. [...] Et pour représenter l'union de ces
corps, rien de mieux que le cercle, cette forme achevée, "la ligne une par
excellence" […] : Une telle représentation de l'élite
gouvernementale, fréquente dans les sources florentines, assurait ainsi l'image
forte d'une continuité institutionnelle dont la République du lys était en
quête constante." Or, je me propose
de montrer comment la
prédication de Savonarole a rendu impossible la reconstitution de ce cercle.
Pour
comprendre l'effet qu'a eu l'action du frère dominicain, j'utilise des clés d'interprétation empruntées à Claude Lefort, quitte
à les détourner de leur intention d'origine, décrire la
démocratie moderne. Lefort attribue à la démocratie une double condition.
L'existence d'un "lieu vide du pouvoir", de telle sorte que le
point central où s'intriquent le pouvoir de faire et défaire les lois, le droit
qui les justifie et la raison qui les ordonne ne s'incarne plus en une personne
ou un groupe social consensuel. Ce "lieu vide", "dès lors que
s’évanouit l’identité du corps politique" lit-on dans L'invention
démocratique (p.172) permet l'expression politique du clivage inscrit dans
la structure même du social, ce qui oblige
à penser le conflit comme
indépassable et qui lui donne
l'espace pour s'actualiser en permanence.
A mon sens, c'est ce que fait Savonarole,
même s'il faut se garder de l'anachronisme qui consisterait à en faire un
démocrate, au sens moderne du mot. Aussi,
mon exposé se structure autour des deux objectifs de Savonarole : Empêcher que le centre du pouvoir
soit occupé et empêcher la reconstitution du cercle du reggimento.
1)
Organiser les structures
d’un nouveau régime du peuple
a) « Que personne ne puisse de faire tyran ».
Le dimanche 16 novembre dans le 5e
sermon sur Aggée, Savonarole valide à
sa manière le récent soulèvement en disant : "tout ce qui s'est passé procède de Dieu".
La preuve en est, d’après lui, que (je le cite) : Crois- moi Florence, il aurait dû couler
beaucoup de sang dans ta révolution, mais Dieu s'est
tempéré en partie.
Il assimile tout de suite
publiquement la domination des Médicis à une tyrannie. Pourtant, même si cette tyrannie avait
pu s’exercer dans le cadre de la République, Savonarole
juge que la forme républicaine reste
la plus adaptée
pour la cité, de fait de l’histoire et de l’humeur dominante de la
population florentine Alors qu’on sait
l'attachement de Savonarole à l'enseignement aristotélico-thomiste dans lequel
la monarchie est considérée, dans l'absolu, comme le meilleur des régimes, il fait donc tout de suite preuve en matière politique de sa
capacité de raisonner « secundum quid », c’est-à-dire en fonction des circonstances. La
monarchie, dit-il, n’est pas adaptée à Florence car les Florentins ont pris
l’habitude de la liberté.
Ainsi, les sermons de novembre
et décembre sont consacrés à la recherche d’une nouvelle forme républicaine permettant
de remplir une condition unique : il faut empêcher quiconque, homme ou faction,
de confisquer le pouvoir : si tu veux durer et commander (il s'adresse à Florence), il te faut faire un cantique
nouveau et rechercher une nouvelle forme (...) que tu fasses des lois telles
que personne ne pourra plus à l'avenir se faire chef lui-même (...) mais que
l'autorité ne découle que de la vertu ” puis il dit peu après : Dieu vous donnera la grâce de trouver la bonne forme
pour votre nouveau régime, afin que personne
ne se hisse au rang de chef,
soit sur le modèle des Vénitiens, soit mieux, selon ce que Dieu vous
inspirera (Sermon 8 du 7 dec 1494 ).
Le système politique tel qu’il
l’envisage donc n'est pas fixé une fois pour toutes et à plusieurs reprises en
1495 (et d’ailleurs encore en 1496) il suggère des évolutions et des
ajustements à la forme prise par les institutions. En 1494, il fait mine de
n’avoir pas de préférence entre les différentes formes républicaines possibles.
Mais il en dessine deux fondements indispensables.
b- Au cœur du
pouvoir, Jésus et le Grand Conseil.
La proposition savonarolienne consiste à faire du Christ le roi de Florence car
c'est d'abord à Dieu, et à aucun homme en particulier, qu'il
faut confier la direction du régime politique. C'est dans le sermon du 28 déc
1494 que Savonarole explique aux Florentins que Dieu peut répondre à leurs
besoins pourvu qu'ils s'en remettent à lui, y compris politiquement : « Quel roi faut-il te donner pour que tu sois tranquille ? Oui, Dieu veut te contenter et te donner un
roi pour te gouverner. Et c'est le Christ. Le Seigneur veut te diriger
lui-même, si tu l'acceptes. Laisse-toi gouverner par lui, ne fais pas comme ces
Hébreux qui réclamèrent un roi à Samuel. »
Par ces mots, il fait deux choses :
le Christ occupe la place qui selon lui, lui revient en remplaçant le marzocco
(le lion symbole de la commune de Florence) comme « roi » de la cité.
En effet, symboliquement, le marzocco était couronné tous les deux mois lors de
la cérémonie d’entrée en fonction de la nouvelle Seigneurie, le pouvoir
exécutif suprême. Mais aussi, il "vide" le
lieu du pouvoir de toute incarnation (le roi humain vs JC roi de Florence). Il
prolonge alors une réflexion entamée dans les années 1480 quand, dans son Compendium philosophiae naturalis, il écrivait : contre le tyran, il faut mettre en avant ce qui occupe la
place de Dieu, c'est-à-dire la puissance publique. La République
florentine nouvelle pourra être comprise comme un espace, un lieu
spécifiquement politique, empli doublement par Dieu et par un pouvoir
collectif, inspiré par des vertus communes, structuré par des institutions qui
lui permettent d’agir. Mais quelle doit être la forme prise concrètement par ce
collectif ?
Il ne s'agit pas pour
Savonarole d'avoir un régime totalement populaire, au sens où il serait dirigé par tout le peuple. Chez lui, on trouve l’expression de
cette opinion commune qui délégitime la foule : d’ailleurs dans la Lettre
à un ami (p.126) il se défend d’avoir confié le gouvernement à la « plus basse plèbe ». Certes tout homme peut être touché par la
grâce et accéder au bien-vivre (le ben vivere est la base de la société
bien ordonnée et apaisée qu’il cherche à construire). Toutefois, la rectitude
morale et la foi n’ouvrent pas un droit en-soi à s’occuper de politique.
D’ailleurs, Savonarole affirmera à plusieurs reprises qu’il vaut mieux élire un
homme capable plutôt qu’un bon croyant. Ainsi, sphère sociale et sphère politique restent
séparées ; il n’est pas suffisant que les individus s’assemblent
pour qu’ils gouvernent : Il faut un filtre. C’est le Grand Conseil,
qu’il contribue fortement à établir. Le Grand Conseil représente la valentior pars de la commune selon l'expression de
Marsile de Padoue (exprimée dans le Défensor
Pacis en 1324) et reprise par d'autres juristes, principalement italiens,
qui au XIVe siècle ont forgé les instruments
permettant de justifier
la souveraineté de la commune.
La valentior pars, c'est donc
une fiction juridique qui prétend qu’une minorité (à Florence, ils seront 3000)
représente tout le popolo, l’ensemble de ceux qui possèdent droit de
bourgeoisie et qui payent des impôts.
Dans la République du Grand Conseil, on sera
donc loin de la simple reconstitution du
petit cercle consensuel de l’ancien reggimento. En effet, Savonarole appuie le
courant qui considère que les personnes habilitées à conduire la politique de
la cité doivent être les plus nombreuses possible.
Pour quelle raison Savonarole fait-il du
Grand Conseil la pierre angulaire du nouveau régime ? C’est
que celui-ci, par sa taille et ses prérogatives, sera l'instrument adéquat pour empêcher les Grands de s'emparer du contrôle du pouvoir. Il ne s’agit donc pas
seulement d’empêcher le retour de la tyrannie.
2) Savonarole dans l’arène politique
C’est ainsi que, s'appuyant sur l'opinion, qui agit politiquement par l'instrument du Grand Conseil, Savonarole entre spécifiquement dans l'arène politique dès décembre 1494.
Déc 94, c’est le moment où sont prises les
grandes décisions politiques. La République était alors guidée totalement par
le dominicain comme en témoignent les chroniqueurs. Or, les réformes
institutionnelles créant le Grand Conseil ont
favorisé l’entrée en politique de nouveaux venus, certains
membres de la "classe moyenne de Florence" (i mezzani), composée d'artisans et de petits
marchands. Cette fraction-là du Grand Conseil
était numériquement la plus nombreuse et largement favorable au prieur
de San Marco, du moins en 1495.
a) Contre les Grands…
A mots plus ou moins couverts, Savonarole s'adresse à eux et
compte sur eux pour s'opposer aux manœuvres des Grands. Les choses sont en réalité plus
complexes car Savonarole s’appuie sur certains Grands pour promouvoir ses réformes
de moralisation. Quoi qu’il en soit, le chroniqueur Giovanni Cambi, proche des
positions savonaroliennes écrit que Savonarole était haï des "citoyens grands, riches et puissants "
parce que le Grand Conseil
leur mettait un frein dans la
bouche (" metteva
loro uno freno in bocha ").
Pour ce faire, le
dominicain incitait son auditoire à tenir à l’œil les Grands et leurs
agissements. Même s’il ne nommait jamais personne pour ne pas être
accusé de faire de la politique, “il attaquait ses
adversaires, dit le chroniqueur
Parenti, et les dépeignait
en chaire d’une façon telle que, dans la population, on savait de façon claire qui
il leur montrait et de qui il leur parlait ».
b) …et contre leur superbe.
Cette tentative de mise sous tutelle,
par le Grand Conseil, de l’élite politique traditionnelle peut se relier à une
condamnation généralisée des Grands dans les sermons de Savonarole, au nom de
la lutte contre le vice de Superbe. A côté de considérations parénétiques, on
trouve tout au long des 3 cycles une réflexion proprement politique en lien
avec ce péché dont il fait le pire des vices. Dans le sermon 11 sur Aggée (p.178), il explique que le
plaisir apporté par le désir d’excellence et de domination est si puissant qu'il
est difficile de s'en départir. Il est clair qu'en 1495, il a senti quelque
chose d’une
« humeur » dominante au
sein la population florentine, c’est-à-dire le refus d’être à nouveau dirigé et
dominé par les « Grands ». C’est un point qu’on peut aisément établir
avec Machiavel, mais aussi à partir des chroniques du temps, en étudiant par
exemple chez Piero Parenti l’omniprésence du prisme interprétatif de la grandigia
(la recherche des honneurs et son ostentation) dans ses analyses politiques. Ce
terme était au siècle précédent déjà invoqué contre les nobles, les magnats,
pour les expulser de la communauté politique comme l’a montré Christiane
Klapish-Zuber.
Pour reprendre Cécile Terreaux-Scotto, «
Savonarole sait la place essentielle que les émotions tiennent dans le
processus de persuasion ». Il est évident
qu’il utilise rhétoriquement les émotions pour les fins qu’il recherche, et en matière politique, il
joue principalement sur des arguments dits « pathétiques », à savoir
l’émotion d’indignation qu’il dirige contre ceux qu’il accuse de ruiner sa
réforme morale et politique.
Assez logiquement mais avec des
formulations parfois contradictoires, il en vient à souhaiter un nouveau
personnel politique. On sait grâce aux travaux de Jean-Marc Rivière dans sa
thèse sur le personnel politique qu'il a largement échoué sur ce point
et qu'il y a une forte continuité entre la période
médicéenne et les Républiques
savonarolienne puis sodérinienne. Néanmoins, par ses
interventions, le prieur de San Marco gêne le cours normal de la politique et
la constitution de ces réseaux clientélistes et familiaux qui permettaient le
contrôle des institutions républicaines.
3- La subversion des fondements traditionnels de la praxis
politique
Dans sa tentative de saper
l'autorité du tout petit cercle
de ceux qui ont cru, en décembre
1494, pouvoir gouverner
tranquillement à Florence,
il y a une subversion profonde des fondements traditionnels de la praxis
politique . Comme le dit Gian Carlo Garfagnini, Savonarole organise
avec ses sermons " un cadre
(…) à la portée
révolutionnaire "
(p.6).
a)
Se moquer des élites
politiques.
Savonarole s’attaque par
exemple à l’aura de sérieux et de compétence dont s’entourent, génération après génération, les quelques grandes
familles du reggimento.
Dans un passage irrévérencieux
du 1er sermon sur les Psaumes, il décrit différentes réactions des hommes
politiques avec qui il a échangé au Palais sur sa proposition de loi sur la
Paix. Nous sommes en janvier 1495. Le passage témoigne du style parfois incisif
et direct de ses sermons.
« […] Il y en a d'autres qui se gonflent de paroles vides et
pensent que personne ne sait rien, sauf eux.
On ne peut pas les faire changer
d'avis. Les envieux,
eux, écoutent ces
personnes-là et vont les contredire uniquement pour perturber cette réputation
qu'ils semblent acquérir en parlant […]. Certains semblent être zélés et
fervents pour le bien public, mais ce sont eux qui ruinent cette ville, et si tu veux le voir, regarde
leurs comportements, leur vie, leurs attitudes, s'ils se confessent ou ce
qu'ils font. Certains autres sont stupides et sans intérêt (S. dit « sans sel »), ils ne savent pas ce qu'ils disent, ils s'opposent
mécaniquement et sans argument ; à ces personnes-là, je vais t'enseigner
comment tu réponds : tu prends une poignée de miettes de pain (…), tu leur
donnes et tu leur dis : "va nourrir les poules". (…) (Puis
il conclut ) Mais tous ceux-ci seront tenus de
rendre compte de toutes choses et de tout mal dont ils sont la cause, ainsi que
de tout bien qu'ils entravent et empêchent : ils en seront châtiés» (Salmi,
p.10)
Savonarole ridiculise et attaque
frontalement tout personnel politique florentin traditionnel.
Les Florentins sont invités à imaginer la scène, et comme s’ils en étaient des
spectateurs invisibles, à réaliser comment se comportent en réalité les hommes politiques dont ils ne connaissent que les apparences
flatteuses. Ils sont, selon Savonarole, soit incompétents, soit nocifs.
b) Contre la pratique du secret en
politique.
Or, depuis le XIVe siècle, pour
justifier son monopole politique, l'élite marchande florentine avait mobilisé des idéologies telles que le consensus, la
prudence ou bien encore le secret.
Savonarole s’affronte à l'idéologie du secret
(qui dans Surveiller et punir a été présenté par Michel Foucault comme
un « savoir-pouvoir » c’est-à-dire un élément structurant des
rapports de pouvoir entre les groupes sociaux)
parce que dès le départ, il se présente comme celui qui expose au peuple
ce qui lui est d’ordinaire caché.
(et pas seulement en tant que prophète)
Dans un de ses ricordi
célèbres, Guicciardini écrit : " à bien y regarder, on n'a
pas vraiment connaissance des choses présentes, ni de celles qui se produisent
journellement dans une même cité ; et il y a souvent entre le palais et la
place publique un brouillard si dense ou un mur si épais que, l'œil des hommes
n'y pouvant pénétrer, le peuple en sait autant sur ce que fait celui qui le
gouverne ou sur les raisons qui le font agir que sur ce qui se passe en Inde ! »
Jean-Marc Rivière, dans sa thèse, précise
les raisons de l’existence de ce brouillard : « […] si au sein des conseils de
gouvernement et des magistratures s’expriment des divergences, le détail des
débats n’est pas diffusé dans la cité, sauf sous forme d’indiscrétions de la
part des titulaires de ces charges."
Contre cet habitus du secret,
Savonarole, par ses sermons quasi quotidiens, fait vivre une scène
politique inédite, dont il est un témoin au sens de Pierre Zaoui (Renverser
Machiavel. Une nouvelle politique du secret, in Vacarme, 2009). Tout d’abord, parce qu’il ne filtre pas les informations, comme le font les
politiques. Dans le 1er sermon sur les Psaumes déjà évoqué, Savonarole le justifie : « Je suis
allé au Palais le jour de la Saint-Sylvestre pour conclure cette paix
universelle, et (…), parce que là-haut vous étiez peu nombreux, maintenant je vous
le dirai ici en public, car vous êtes nombreux, et je vous donnerai toutes les
raisons que j'ai avancées là-haut.». Il se
présente aussi comme celui qui dit la vérité sans fard, telle qu’elle est. Et
pour ce faire, il adopte un style nouveau,
adapté à son large auditoire : « je ne te
parle pas de façon sophistiquée, mais je parle clair et net » (Salmi, vol 1, p.152).
Enfin, sa personnalité même
plaide pour lui. Ce n'est
pas seulement parce qu’il est inspiré par Dieu ou parce que tout le monde lui
reconnaît une vie vertueuse, mais aussi parce que, comme étranger et comme
homme d’église, il n’a à Florence aucun intérêt, ni familial, ni économique. Il
joue ainsi sur le souvenir ancré dans la mémoire communale des missions de
pacification au moment des conflits entre guelfes et gibelins menées par les
ordres mendiants ou par de grands hommes d'Eglise, comme le cardinal
Latini dont d'ailleurs il convoque l'autorité fin janvier 1495 quand on l'accuse de se mêler
de politique. Il n'est, lui, l'homme d'aucun parti
(Aggée, sermon 5, p.89) tandis que les partis (nécessairement occultes
puisqu'ils sont interdits par la loi) ruinent la cité.
Pour cette dernière raison, Savonarole fut conduit à opérer dans ses sermons une « mise en scène de soi ». Un sermon
de Savonarole était tout à la fois un spectacle minutieusement scénarisé
par son auteur (cela a déjà été largement documenté par Cécile Terreaux-Scotto) et une performance,
c’est-à-dire un moment où tout pouvait arriver, où le prédicateur pouvait, de
façon imprévue, totalement sortir du cadre. Le large auditoire de Savonarole devait
aussi attendre ces moments « de
vérité » comme on dit de nos jours dans le langage médiatique, ces moments où une
personne se dévoile.
Terminons donc
par cet exemple qui date de janvier 1495, (qui constitue décidément un moment
clé) quand il comprend qu’il a des ennemis tenaces et très actifs. Le 6
janvier, on lit dans le journal de Luca Landucci (p.96).
que, cherchant l'argent
[des Medicis], les Huit trouvèrent 1200 florins à San Marco qui
provenaient de ser Giovanni [le notaire de Pierre de Medicis]. Il répond aux
critiques en disant qu'il ne savait rien de cet argent. Mais le 11 janvier, après une ouverture de
sermon où il utilise comme exemplum les vies de St Jérôme et St Sylvain
persécutés par les méchants, il en vient à son cas personnel pour se désoler « Prends exemple sur moi, qui il y a quelques
jours seulement, étais appelé le « père » de cette ville et « prophète », puis tout à coup,
on m'a taxé de « voleur
». (p.30). Enfin,
il termine par un passage au
ton enflammé et hyperbolique. « Ingrate Florence. L’envie me prendra
peut-être, d’aller prêcher
à Lucca et peut-être
ce sera elle la cité élue et toi Florence,
tu pourras pleurer
sur la désolation et les
tribulations qui t’arriveront. » Après ces menaces, vient une
déclaration d’amour enflammée pour Florence en prenant Dieu à témoin et où
Savonarole « joue » avec l’idée de sa mise à mort par Florence, pour le bien de
Florence.
Conclusion
1-
Savonarole
fut attaqué dès janvier 1495 car, même si sa proposition politico-théologique ne se fonde sur rien de véritablement nouveau, en revanche dans
la réorganisation des différents motifs discursifs, dans sa pratique et dans
ses intentions, il était profondément subversif.
Tout d’abord parce qu’il provoque dans le domaine politique un cycle au sens
mathématique du terme, c’est-à-dire un certain type de permutation qui renverse
une structure. = nous avons évoqué comment il mobilise les couples de
valeurs opposées : Grandigia/humilité ; secret/transparence. Nous
avons compris comment il organise le conflit entre le petit cercle politique
des initiés pouvant mobiliser leurs réseaux et un Gd conseil pléthorique
composé d’individus supposément isolés.
Ensuite parce que plaçant le Christ
comme "roi de Florence » et s’affirmant comme prophète, donc
intermédiaire entre Dieu et les Florentins, il occupe
le centre du cercle du pouvoir,
même s’il s’en défend. C'est
exactement ce qu'on lui a reproché lors de ses procès.
2- Par ailleurs, il fait preuve d’un double discours paradoxal : Savonarole s'est mis en scène comme celui qui dévoile la réalité du monde tel qu’il est, des hommes
tels qu’ils sont et des choses futures, mais il se cachait de faire lui-même de
la politique puisqu’il était un homme d’Eglise.
De ce fait me semble-t-il, ses sermons
recouvraient souvent plusieurs couches de sens qui se superposaient, car plusieurs
intentions étaient menées en parallèle, plusieurs auditoires étaient visés. Ceci
a été vu par ses opposants comme le signe d’une hypocrisie et cet argument a eu
d’autant plus de poids que Savonarole a dû, à partir de la 2e moitié
de 1496, structurer son camp en faction politique.