jeudi 3 avril 2025

Religion, politique, "démocratie" dans la Florence républicaine

 

Je m’intéresse à la réception de la prédication du dominicain Jérôme Savonarole, prieur du couvent  San Marco de Florence, pour une recherche qui se pose la question de la confrontation du croyant au monde, à savoir de la possibilité de fonder une communauté politique par les valeurs religieuses. La période savonarolienne s'ouvre avec la chute des Medicis le 9 nov 1494  et l'instauration d'une République du Grand Conseil à Florence. Elle se conclut par l'échec politique de Savonarole, son emprisonnement et sa mise à mort le 23 mai 1498. Ces quasi 4 ans correspondent de fait à une expérience particulière visant à créer une forme nouvelle de communauté politique sur la base d'une profonde réforme morale de la société.

Pour étudier la réception par les Florentins des sermons de Savonarole, il faut partir de ce que le dominicain leur a proposé. Je me concentre aujourd’hui sur la première période de  sa prédication, à savoir la période entre le soulèvement du 9 novembre 1494 et le bref papal de la mi-octobre 1495 qui interdit à Savonarole de prêcher en public ; il va s'y plier, mais il publie, pour rester présent dans l'espace délibératif florentin la "lettre à un ami “. Je m’appuie aussi sur 3 cycles de sermons (ceux du cycle d’ Aggée , le cycle de commentaires des Psaumes et le 3e qui porte sur le livre de Job) : le tout fait un total de 100 sermons pour une période d'environ un an. Par ces 3 cycles, « cette grande saison de prédication politico-prophétique » pour reprendre l'expression de Gian Carlo Garfagnini, Savonarole s'impose comme le point de référence obligé qui détermine la vie politique florentine.

Rappelons que Savonarole n’intervient pas seulement dans le débat politique sur le plan « théorique» à des fins d’éducation de la population, mais que ses sermons sont des armes au service d’un combat politique. Pour cela, il reprend des arguments anciens mais dans un cadre nouveau et ce pour deux raisons. Tout d'abord, il se passe des événements politiques dont Savonarole n'est d’ailleurs pas, au départ, partie prenante : le soulèvement de novembre 1494, qui couvait depuis de nombreux mois, fut mené par une partie de l'oligarchie florentine et fut soutenu par la population, mettant fin à 60 ans de domination de la famille Medicis sur la cité du lys. Un nouveau régime politique est à construire, et des divisions internes aux statuali, ce petit cercle politique qui forme ce qu’on appelait à l’époque le reggimento, rendent compliqué le processus d'accouchement de ce nouveau régime. En revanche, ce qui appartient en propre à Savonarole, c'est que, au même moment, il mène une opération de dissolution du reggimento. Les dirigeants florentins se le représentaient comme un "cercle d'une rotondité parfaite" J'emprunte ici la conclusion des analyses qu' Ilaria Taddei consacre à cette expression que l'on doit au chroniqueur Giovanni Cavalcanti dans ses Istorie fiorentini. Je la cite : " l'unité politique et sociale du groupe dirigeant était invoqué comme une condition indispensable pour garantir le bien, l'honneur et la liberté de la République. [...] Et pour représenter l'union de ces corps, rien de mieux que le cercle, cette forme achevée, "la ligne une par excellence" […] : Une telle représentation de l'élite gouvernementale, fréquente dans les sources florentines, assurait ainsi l'image forte d'une continuité institutionnelle dont la République du lys était en quête constante." Or, je me propose de montrer comment la prédication de Savonarole a rendu impossible la reconstitution de ce cercle.

 

Pour comprendre l'effet qu'a eu l'action du frère dominicain, j'utilise des clés d'interprétation empruntées à Claude Lefort, quitte à les détourner de leur intention d'origine, décrire la démocratie moderne. Lefort attribue à la démocratie une double condition. L'existence d'un "lieu vide du pouvoir", de telle sorte que le point central où s'intriquent le pouvoir de faire et défaire les lois, le droit qui les justifie et la raison qui les ordonne ne s'incarne plus en une personne ou un groupe social consensuel. Ce "lieu vide", "dès lors que s’évanouit l’identité du corps politique" lit-on dans L'invention démocratique (p.172) permet l'expression politique du clivage inscrit dans la structure même du social, ce qui oblige à penser le conflit comme indépassable et qui lui donne l'espace pour s'actualiser en permanence.

A mon sens, c'est ce que fait Savonarole, même s'il faut se garder de l'anachronisme qui consisterait à en faire un démocrate, au sens moderne du mot. Aussi, mon exposé se structure autour des deux objectifs de Savonarole : Empêcher que le centre du pouvoir soit occupé  et empêcher la reconstitution du cercle du reggimento.

 

1)     Organiser les structures d’un nouveau régime du peuple

a) « Que personne ne puisse de faire tyran ».

Le dimanche 16 novembre dans le 5e sermon sur Aggée, Savonarole valide à sa manière le récent soulèvement en disant : "tout ce qui s'est passé procède de Dieu". La preuve en est, d’après lui, que (je le cite) : Crois- moi Florence, il aurait dû couler beaucoup de sang dans ta révolution, mais Dieu s'est tempéré en partie.

Il assimile tout de suite publiquement la domination des Médicis à une tyrannie. Pourtant, même si cette tyrannie avait pu s’exercer dans le cadre de la République, Savonarole juge que la forme républicaine reste la plus adaptée pour la cité, de fait de l’histoire et de l’humeur dominante de la population florentine Alors qu’on sait l'attachement de Savonarole à l'enseignement aristotélico-thomiste dans lequel la monarchie est considérée, dans l'absolu, comme le meilleur des régimes, il fait donc tout de suite preuve en matière politique de sa capacité de raisonner « secundum quid »,  c’est-à-dire en fonction des circonstances. La monarchie, dit-il, n’est pas adaptée à Florence car les Florentins ont pris l’habitude de la liberté.

 

Ainsi, les sermons de novembre et décembre sont consacrés à la recherche d’une nouvelle forme républicaine permettant de remplir une condition unique : il faut empêcher quiconque, homme ou faction, de confisquer le pouvoir : si tu veux durer et commander (il s'adresse à Florence), il te faut faire un cantique nouveau et rechercher une nouvelle forme (...) que tu fasses des lois telles que personne ne pourra plus à l'avenir se faire chef lui-même (...) mais que l'autorité ne découle que de la vertu puis il dit peu après : Dieu vous donnera la grâce de trouver la bonne forme pour votre nouveau régime, afin que personne ne se hisse au rang de chef, soit sur le modèle des Vénitiens, soit mieux, selon ce que Dieu vous inspirera  (Sermon 8 du 7 dec 1494 ).

 

Le système politique tel qu’il l’envisage donc n'est pas fixé une fois pour toutes et à plusieurs reprises en 1495 (et d’ailleurs encore en 1496) il suggère des évolutions et des ajustements à la forme prise par les institutions. En 1494, il fait mine de n’avoir pas de préférence entre les différentes formes républicaines possibles. Mais il en dessine deux fondements indispensables.

 

b- Au cœur du pouvoir, Jésus et le Grand Conseil.

La proposition savonarolienne consiste à faire du Christ le roi de Florence car c'est d'abord à Dieu, et à aucun homme en particulier, qu'il faut confier la direction du régime politique. C'est dans le sermon du 28 déc 1494 que Savonarole explique aux Florentins que Dieu peut répondre à leurs besoins pourvu qu'ils s'en remettent à lui, y compris politiquement : « Quel roi faut-il te donner pour que tu sois tranquille ? Oui, Dieu veut te contenter et te donner un roi pour te gouverner. Et c'est le Christ. Le Seigneur veut te diriger lui-même, si tu l'acceptes. Laisse-toi gouverner par lui, ne fais pas comme ces Hébreux qui réclamèrent un roi à Samuel. »

Par ces mots, il fait deux choses : le Christ occupe la place qui selon lui, lui revient en remplaçant le marzocco (le lion symbole de la commune de Florence) comme « roi » de la cité. En effet, symboliquement, le marzocco était couronné tous les deux mois lors de la cérémonie d’entrée en fonction de la nouvelle Seigneurie, le pouvoir exécutif suprême. Mais aussi, il "vide" le lieu du pouvoir de toute incarnation (le roi humain vs JC roi de Florence). Il prolonge alors une réflexion entamée dans les années 1480 quand, dans son Compendium philosophiae naturalis, il écrivait : contre le tyran, il faut mettre en avant ce qui occupe la place de Dieu, c'est-à-dire la puissance publique. La République florentine nouvelle pourra être comprise comme un espace, un lieu spécifiquement politique, empli doublement par Dieu et par un pouvoir collectif, inspiré par des vertus communes, structuré par des institutions qui lui permettent d’agir. Mais quelle doit être la forme prise concrètement par ce collectif ?

 

Il ne s'agit pas pour Savonarole d'avoir un régime totalement populaire, au sens où il serait dirigé par tout le peuple. Chez lui, on trouve l’expression de cette opinion commune qui délégitime la foule : d’ailleurs dans la Lettre à un ami (p.126) il se défend  d’avoir confié le gouvernement à la « plus basse plèbe ». Certes tout homme peut être touché par la grâce et accéder au bien-vivre (le ben vivere est la base de la société bien ordonnée et apaisée qu’il cherche à construire). Toutefois, la rectitude morale et la foi n’ouvrent pas un droit en-soi à s’occuper de politique. D’ailleurs, Savonarole affirmera à plusieurs reprises qu’il vaut mieux élire un homme capable plutôt qu’un bon croyant. Ainsi, sphère sociale et sphère politique restent séparées ; il n’est pas suffisant que les individus s’assemblent pour qu’ils gouvernent : Il faut un filtre. C’est le Grand Conseil, qu’il contribue fortement à établir. Le Grand Conseil représente la valentior pars de la commune selon l'expression de Marsile de Padoue (exprimée dans le Défensor Pacis en 1324) et reprise par d'autres juristes, principalement italiens, qui au XIVe siècle ont forgé les instruments permettant de justifier la souveraineté de la commune. La valentior pars, c'est donc une fiction juridique qui prétend qu’une minorité (à Florence, ils seront 3000) représente tout le popolo, l’ensemble de ceux qui possèdent droit de bourgeoisie et qui payent des impôts.

Dans la République du Grand Conseil, on sera donc loin de la simple reconstitution du petit cercle consensuel de l’ancien reggimento. En effet,  Savonarole appuie le courant qui considère que les personnes habilitées à conduire la politique de la cité doivent être les plus nombreuses possible.

Pour quelle raison Savonarole fait-il du Grand Conseil la pierre angulaire du nouveau régime ? C’est que celui-ci, par sa taille et ses prérogatives, sera l'instrument adéquat pour empêcher les Grands de s'emparer du contrôle du pouvoir. Il ne s’agit donc pas seulement d’empêcher le retour de la tyrannie.

 

2)   Savonarole dans l’arène politique

C’est ainsi que, s'appuyant sur l'opinion, qui agit politiquement par l'instrument du Grand Conseil, Savonarole entre spécifiquement dans l'arène politique dès décembre 1494.

Déc 94, c’est le moment où sont prises les grandes décisions politiques. La République était alors guidée totalement par le dominicain comme en témoignent les chroniqueurs. Or, les réformes institutionnelles créant le Grand Conseil ont favorisé l’entrée en politique de nouveaux venus, certains membres de la "classe moyenne de Florence" (i mezzani), composée d'artisans et de petits marchands. Cette fraction-là du Grand Conseil était numériquement la plus nombreuse et largement favorable au prieur de San Marco, du moins en 1495.

a) Contre les Grands…

A mots plus ou moins couverts, Savonarole s'adresse à eux et compte sur eux pour s'opposer aux manœuvres des Grands. Les choses sont en réalité plus complexes car Savonarole s’appuie sur certains Grands pour promouvoir ses réformes de moralisation. Quoi qu’il en soit, le chroniqueur Giovanni Cambi, proche des positions savonaroliennes écrit que Savonarole était haï des "citoyens grands, riches et puissants " parce que le Grand Conseil leur mettait un frein dans la bouche (" metteva loro uno freno in bocha ").

Pour ce faire, le dominicain incitait son auditoire à tenir à l’œil les Grands et leurs agissements. Même s’il ne nommait jamais personne pour ne pas être accusé de faire de la politique, “il attaquait ses adversaires, dit le chroniqueur Parenti, et les dépeignait en chaire d’une façon telle que, dans la population, on savait de façon claire qui il leur montrait et de qui il leur parlait ».

 

b) …et contre leur superbe.

Cette tentative de mise sous tutelle, par le Grand Conseil, de l’élite politique traditionnelle peut se relier à une condamnation généralisée des Grands dans les sermons de Savonarole, au nom de la lutte contre le vice de Superbe. A côté de considérations parénétiques, on trouve tout au long des 3 cycles une réflexion proprement politique en lien avec ce péché dont il fait le pire des vices. Dans le sermon 11 sur Aggée (p.178), il explique que le plaisir apporté par le désir d’excellence et de domination est si puissant qu'il est difficile de s'en départir. Il est clair qu'en 1495, il a senti quelque chose d’une « humeur » dominante au sein la population florentine, c’est-à-dire le refus d’être à nouveau dirigé et dominé par les « Grands ». C’est un point qu’on peut aisément établir avec Machiavel, mais aussi à partir des chroniques du temps, en étudiant par exemple chez Piero Parenti l’omniprésence du prisme interprétatif de la grandigia (la recherche des honneurs et son ostentation) dans ses analyses politiques. Ce terme était au siècle précédent déjà invoqué contre les nobles, les magnats, pour les expulser de la communauté politique comme l’a montré Christiane Klapish-Zuber.

Pour reprendre Cécile Terreaux-Scotto, « Savonarole sait la place essentielle que les émotions tiennent dans le processus de persuasion ». Il est évident qu’il utilise rhétoriquement les émotions pour les fins qu’il recherche, et en matière politique, il joue principalement sur des arguments dits « pathétiques », à savoir l’émotion d’indignation qu’il dirige contre ceux qu’il accuse de ruiner sa réforme morale et politique.

Assez logiquement mais avec des formulations parfois contradictoires, il en vient à souhaiter un nouveau personnel politique. On sait grâce aux travaux de Jean-Marc Rivière dans sa thèse sur le personnel politique qu'il a largement échoué sur ce point et qu'il y a une forte continuité entre la période médicéenne et les Républiques savonarolienne puis sodérinienne. Néanmoins, par ses interventions, le prieur de San Marco gêne le cours normal de la politique et la constitution de ces réseaux clientélistes et familiaux qui permettaient le contrôle des institutions républicaines.

 

3- La subversion des fondements traditionnels de la praxis politique 

Dans sa tentative de saper l'autorité du tout petit cercle de ceux qui ont cru, en décembre 1494, pouvoir gouverner tranquillement à Florence, il y a une subversion profonde des fondements traditionnels de la praxis politique . Comme le dit Gian Carlo Garfagnini, Savonarole organise avec ses sermons " un cadre (…) à la portée révolutionnaire " (p.6).

 

a) Se moquer des élites politiques.

 

Savonarole s’attaque par exemple à l’aura de sérieux et de compétence dont s’entourent, génération après génération, les quelques grandes familles du reggimento.

Dans un passage irrévérencieux du 1er sermon sur les Psaumes, il décrit différentes réactions des hommes politiques avec qui il a échangé au Palais sur sa proposition de loi sur la Paix. Nous sommes en janvier 1495. Le passage témoigne du style parfois incisif et direct de ses sermons.

« […] Il y en a d'autres qui se gonflent de paroles vides et pensent que personne ne sait rien, sauf eux. On ne peut pas les faire changer d'avis. Les envieux, eux, écoutent ces personnes-là et vont les contredire uniquement pour perturber cette réputation qu'ils semblent acquérir en parlant […]. Certains semblent être zélés et fervents pour le bien public, mais ce sont eux qui ruinent cette ville, et si tu veux le voir, regarde leurs comportements, leur vie, leurs attitudes, s'ils se confessent ou ce qu'ils font. Certains autres sont stupides et sans intérêt (S. dit « sans sel »), ils ne savent pas ce qu'ils disent, ils s'opposent mécaniquement et sans argument ; à ces personnes-là, je vais t'enseigner comment tu réponds : tu prends une poignée de miettes de pain (…), tu leur donnes et tu leur dis : "va nourrir les poules". (…) (Puis il conclut ) Mais tous ceux-ci seront tenus de rendre compte de toutes choses et de tout mal dont ils sont la cause, ainsi que de tout bien qu'ils entravent et empêchent : ils en seront châtiés» (Salmi, p.10)

 

Savonarole ridiculise et attaque frontalement tout personnel politique florentin traditionnel. Les Florentins sont invités à imaginer la scène, et comme s’ils en étaient des spectateurs invisibles, à réaliser comment se comportent en réalité les hommes politiques dont ils ne connaissent que les apparences flatteuses. Ils sont, selon Savonarole, soit incompétents, soit nocifs.

 

b) Contre la pratique du secret en politique. 

Or, depuis le XIVe siècle, pour justifier son monopole politique, l'élite marchande florentine avait mobilisé des idéologies telles que le consensus, la prudence ou bien encore le secret.

Savonarole s’affronte à l'idéologie du secret (qui dans Surveiller et punir a été présenté par Michel Foucault comme un « savoir-pouvoir » c’est-à-dire un élément structurant des rapports de pouvoir entre les groupes sociaux) parce que dès le départ, il se présente comme celui qui expose au peuple ce qui lui est d’ordinaire caché. (et pas seulement en tant que prophète)

Dans un de ses ricordi célèbres, Guicciardini écrit : " à bien y regarder, on n'a pas vraiment connaissance des choses présentes, ni de celles qui se produisent journellement dans une même cité ; et il y a souvent entre le palais et la place publique un brouillard si dense ou un mur si épais que, l'œil des hommes n'y pouvant pénétrer, le peuple en sait autant sur ce que fait celui qui le gouverne ou sur les raisons qui le font agir que sur ce qui se passe en Inde ! » Jean-Marc Rivière, dans sa thèse, précise les raisons de l’existence de ce brouillard : « […] si au sein des conseils de gouvernement et des magistratures s’expriment des divergences, le détail des débats n’est pas diffusé dans la cité, sauf sous forme d’indiscrétions de la part des titulaires de ces charges."

Contre cet habitus du secret, Savonarole, par ses sermons quasi quotidiens, fait vivre une scène politique inédite, dont il est un témoin au sens de Pierre Zaoui (Renverser Machiavel. Une nouvelle politique du secret, in Vacarme, 2009). Tout d’abord, parce qu’il ne filtre pas les informations, comme le font les politiques. Dans le 1er sermon sur les Psaumes déjà évoqué, Savonarole le justifie : « Je suis allé au Palais le jour de la Saint-Sylvestre pour conclure cette paix universelle, et (…), parce que là-haut vous étiez peu nombreux, maintenant je vous le dirai ici en public, car vous êtes nombreux, et je vous donnerai toutes les raisons que j'ai avancées là-haut.». Il se présente aussi comme celui qui dit la vérité sans fard, telle qu’elle est. Et pour ce faire, il adopte un style nouveau, adapté à son large auditoire : « je ne te parle pas de façon sophistiquée, mais je parle clair et net » (Salmi, vol 1, p.152).

Enfin, sa personnalité même plaide pour lui. Ce n'est pas seulement parce qu’il est inspiré par Dieu ou parce que tout le monde lui reconnaît une vie vertueuse, mais aussi parce que, comme étranger et comme homme d’église, il n’a à Florence aucun intérêt, ni familial, ni économique. Il joue ainsi sur le souvenir ancré dans la mémoire communale des missions de pacification au moment des conflits entre guelfes et gibelins menées par les ordres mendiants ou par de grands hommes d'Eglise, comme le cardinal Latini dont d'ailleurs il convoque l'autorité fin janvier 1495 quand on l'accuse de se mêler de politique. Il n'est, lui, l'homme d'aucun parti (Aggée, sermon 5, p.89) tandis que les partis (nécessairement occultes puisqu'ils sont interdits par la loi) ruinent la cité.

Pour cette dernière raison, Savonarole fut conduit à opérer dans ses sermons une « mise en scène de soi ». Un sermon de Savonarole était tout à la fois un spectacle minutieusement scénarisé par son auteur (cela a déjà été largement documenté par Cécile Terreaux-Scotto) et une performance, c’est-à-dire un moment où tout pouvait arriver, où le prédicateur pouvait, de façon imprévue, totalement sortir du cadre. Le large auditoire de Savonarole devait aussi attendre ces moments « de vérité » comme on dit de nos jours dans le langage médiatique, ces moments où une personne se dévoile.

Terminons donc par cet exemple qui date de janvier 1495, (qui constitue décidément un moment clé) quand il comprend qu’il a des ennemis tenaces et très actifs. Le 6 janvier, on lit dans le journal de Luca Landucci (p.96). que, cherchant l'argent [des Medicis], les Huit trouvèrent 1200 florins à San Marco qui provenaient de ser Giovanni [le notaire de Pierre de Medicis]. Il répond aux critiques en disant qu'il ne savait rien de cet argent.  Mais le 11 janvier, après une ouverture de sermon où il utilise comme exemplum les vies de St Jérôme et St Sylvain persécutés par les méchants, il en vient à son cas personnel pour se désoler « Prends exemple sur moi, qui il y a quelques jours seulement, étais appelé le « père » de cette ville et « prophète », puis tout à coup, on m'a taxé de « voleur ». (p.30). Enfin, il termine par un passage au ton enflammé et hyperbolique. « Ingrate Florence. L’envie me prendra peut-être, d’aller prêcher à Lucca et peut-être ce sera elle la cité élue et toi Florence, tu pourras pleurer sur la désolation et les tribulations qui t’arriveront. » Après ces menaces, vient une déclaration d’amour enflammée pour Florence en prenant Dieu à témoin et où Savonarole « joue » avec l’idée de sa mise à mort par Florence, pour le bien de Florence.

 

Conclusion

1-      Savonarole fut attaqué dès janvier 1495 car, même si sa proposition politico-théologique ne se fonde sur rien de véritablement nouveau, en revanche dans la réorganisation des différents motifs discursifs, dans sa pratique et dans ses intentions, il était profondément subversif.

Tout d’abord parce qu’il provoque dans le domaine politique un cycle au sens mathématique du terme, c’est-à-dire un certain type de permutation qui renverse une structure. = nous avons évoqué comment il mobilise les couples de valeurs opposées : Grandigia/humilité ; secret/transparence. Nous avons compris comment il organise le conflit entre le petit cercle politique des initiés pouvant mobiliser leurs réseaux et un Gd conseil pléthorique composé d’individus supposément isolés.

Ensuite parce que plaçant le Christ comme "roi de Florence » et s’affirmant comme prophète, donc intermédiaire entre Dieu et les Florentins, il occupe le centre du cercle du pouvoir, même s’il s’en défend. C'est exactement ce qu'on lui a reproché lors de ses procès.

2-      Par ailleurs, il fait preuve d’un double discours paradoxal : Savonarole s'est mis en scène comme celui qui dévoile la réalité du monde tel qu’il est, des hommes tels qu’ils sont et des choses futures, mais il se cachait de faire lui-même de la politique puisqu’il était un homme d’Eglise.

De ce fait me semble-t-il, ses sermons recouvraient souvent plusieurs couches de sens qui se superposaient, car plusieurs intentions étaient menées en parallèle, plusieurs auditoires étaient visés. Ceci a été vu par ses opposants comme le signe d’une hypocrisie et cet argument a eu d’autant plus de poids que Savonarole a dû, à partir de la 2e moitié de 1496, structurer son camp en faction politique.

mercredi 22 janvier 2025

Le droit français protège-t-il la liberté de la presse ?

 Voici le conducteur d'une séance de DGEMC, bâti autour de l'affaire qui a touché Anne Lavrilleux pour une enquête de Disclose sur les Egypt Papers/ Opération Sirli: 

- l'enquête est disponible ici

- l'interview de la journaliste sur le media Au Poste est disponible ici



I/ Pourquoi la liberté d'informer est-elle importante ?

A) Les journalistes, "chiens de garde de la démocratie"

documents support :  en Europe, la Convention européenne des Droits de l'Homme

+ En France, 

et la loi de 1881



Si pas déjà fait plus tôt dans l'année, commencer par présenter la Convention européenne des DH et son rôle. 

Pourquoi la liberté de la presse est-elle un principe cardinal de la démocratie ? Comment est-elle protégée ? Quelles sont les limites prévues par le droit ?

Révélation de cas de corruption de la part d'individus ou d'entreprises, d'actions criminelles par des individus ou des réseaux, de scandales d'Etat (non respect du droit des personnes...), dans tous ces cas, la Presse joue son rôle de 4e pouvoir (pouvoir de contrôle) en informant l'opinion publique. La presse exerce un des contre-pouvoirs qui permettent d'éviter l'arbitraire des pouvoirs politiques, administratifs, économiques. Pour cette raison, la garantie de la liberté de la presse est un principe qui appartient du bloc de constitutionnalité. Cependant ce droit n'est pas absolu : il existe deux grands types de restrictions. La raison d'Etat (sécurité et ordre public) est de valeur supérieure à la liberté d'informer. Les journalistes ne peuvent provoquer à la haine raciale, religieuse ... , diffamer et doivent veiller au respect de la vie privée... Ils peuvent donc être attaqués et dans ce cas, ils doivent pouvoir prouver que leurs dires, leurs écrits sont justifiés par l'intérêt général et une base factuelle suffisante.

(si temps, prolonger sur diffamation et sur  exception de vérité et bonne foi)


B) Pourquoi l'enquête de Disclose est-elle d'intérêt public ?

Quelle est le contenu de l'enquête ? (doc ici et ici)Résumer en 10 lignes max

Quelles sont les justifications de Disclose pour publier cette enquête alors qu'il s'agit de document classés "secret défense" ? (doc ici)

Qui sont les personnes impliquées et mises en cause ? (dans tous les doc) Pourquoi peut-on parler de "scandale d'Etat" ?


C) Pourquoi les procédures d'intimidation contre les journalistes sont un danger pour le débat démocratique ?

Relever les arguments dans les passages indiqués de l'entretien. Dans quelle mesure vous paraissent-ils valables ?

(timing à venir)


II/ Une évolution du droit français problématique

A) Deux principes en balance

Le secret défense (à définir et faire le lien avec les restrictions à la liberté d'expression dans la Conv EDH + quelle est sa place dans la hiérarchie des normes ?)

La protection des sources induit une protection supplémentaire pour les journalistes dans le cadre de leur travail : Pourquoi faut-il protéger les sources ?

Partir de cette collection d'exemples :  fiche thématique CEDH, protection des sources journalistiques

Si pas déjà fait plus tôt dans l'année, commencer par présenter ce qu'est la Cour européenne des Droits de l'Homme et comment son action s'articule avec le droit interne des Etats signataires de la Convention. 

 Faire repérer à partir de quelques exemples donnés par la fiche :

-  qui sont les parties aux procès devant la CEDH; et dans les pays d'origine ?

- pourquoi les journalistes ont dû révéler quelles étaient leurs sources ?

La CEDH statue-t-elle dans ces différents cas en faveur des Etats (=  ce qui reviendrait à confirmer l'interprétation du droit par l'autorité judicaire des Etats) ?

Un tableau est complété  (à venir. chaque élève prend un exemple). 


B) Une série de lois qui font système

Loi de 2010 dite loi Dati (légifrance) Que dit la loi ? Quel est le problème ? (voir la prise de parole de RSF)


Loi sur le renseignement de 2015 (légifrance) Que dit la loi ? Quel est le problème ? (voir vidéo interview à plusieurs endroits + ici )

R)le 16 janvier 2025, la CEDH saisie il y a 10 ans par une association de journalistes français a rejeté  leur requête (pour des raisons de procédure semble-t-il).


Quel contexte explique la mise en place de ces lois ?



C) Et  Anne Lavrilleux dans tout cela ?

(en s'aidant de cet article et de celui-ci ) Chronologie de ses démélés avec la Justice Repérer les différents moments d'une procédure (enquête administrative ...) Expliquer le vocabulaire juridique

Quels sont les buts politique de ce type de procédure ?


Bilan DGEMC : ce que nous avons appris